Le problème des classes surchargées à l’école est un véritable débat de société, mais quand j’évoque les possibles dangers de mettre 10 000 personnes en même temps dans un environnement d’apprentissage en ligne, on me regarde avec stupéfaction. Cette situation pourrait n’avoir aucune incidence dans un environnement sans interaction sociale, mais qu’en est-il lorsque l’on on veut favoriser l’apprentissage collaboratif, le social learning ?
La réponse à cette question encourage de plus en plus l’utilisation de certaines méthodes du social learning dans nos initiatives d’apprentissage en ligne, à juste titre d’ailleurs. En effet, nous sommes totalement conscients des preuves établissant un lien entre le contexte social et le maintien des acquis à long terme. Nous savons à quel point la comparaison sociale tient une place importante dans nos vies. De plus, nous pensons que les opportunités du web 2.0 offrent des possibilités de « push » et de « pull » en matière de connaissances à travers nos organisations. Cependant, nous devons impliquer de nombreuses personnes dans ces développements si nous voulons vraiment faire du social learning une partie intégrante de nos milieux de travail.
L’une de mes plus grandes préoccupations à propos de la mise en application du social learning à l’intérieur de l’entreprise est la suivante : comment pouvons-nous nous assurer que les nombreux avantages du social learning répondent aux attentes des milliers d’employés que nous pourrions toucher ? À mon avis, il y a une confusion entre le pouvoir du social learning et celui du Crowdsourcing (démarche d’externalisation de connaissances) à ce propos. La théorie du crowdsourcing prétend que plus il y a de personnes confrontées à un problème, plus il est facile de le résoudre. En revanche, le social learning se préoccupe davantage des relations significatives que nous entretenons avec les autres et considère la façon dont ces rapports contextualisent notre apprentissage. Les médias sociaux sont précisément des outils qui se situent à la confluence de ces deux idées : par exemple, quand on exprime ses idées sur les réseaux sociaux, ces derniers ont le pouvoir non seulement d'influencer les membres proches de notre réseau, mais aussi le monde entier.
À cet égard, Robin Dunbar est connu pour avoir formulé le nombre de Dunbar : la limite cognitive du nombre de personnes avec lesquelles un individu peut avoir des relations stables. Ce nombre est estimé à plus ou moins 150 personnes. En réalité, les découvertes de Dunbar ne sont pas basées sur l’observation de nos vies quotidiennes, mais sur une perspective évolutionniste pour expliquer le nombre optimal de relations qu’un individu devrait avoir pour s’épanouir.
D’autres études, notamment celle menée par McCarty et al, ont essayé d’estimer la taille du réseau par des procédés empiriques. Ces méthodes ont révélé des nombres plus élevés que le nombre de Durban : l’étude de McCarty a notamment conclu à une moyenne de 291. Cependant, même ces mesures présentent des faiblesses. L’exemple le plus marquant se retrouve dans l’étude de McCarty du fait qu’elle se base directement sur des personnes pour estimer la taille de leur propre réseau. En effet, il faut prendre ce résultat avec des pincettes étant donné que les personnes n’arrivent généralement pas à estimer les différents aspects de leurs propres vies objectivement.
C’est pourquoi Facebook est en train de devenir de plus en plus une meilleure mesure de référence à mon avis: sur ce site, une personne aurait en moyenne 130 « amis ». Néanmoins, par souci de justesse, il faut reconnaître que ce nombre reste conservateur pour le moment : tout le monde n’est pas inscrit sur Facebook et de nombreuses personnes ne sont pas devenues « amis » avec leurs vrais amis, leur famille et leurs collègues, ce qui signifie que ce nombre ne reflète pas leur réseau dans leur totalité. D’autre part, il y a de fortes chances que ce résultat soit également faussé par le nombre de « faux amis » que les personnes ont sur Facebook : ces « faux amis » sont principalement de vieilles connaissances scolaires que nous aimons espionner pour des raisons de comparaison sociale, mais qui ne seraient pas considérés comme « amis » dans la vie de tous les jours.
Il est important de garder à l’esprit qu’avant de mettre un pied dans un environnement d’apprentissage type social learning, nous avons déjà beaucoup de relations. Notre capacité à nouer de nouvelles relations constructives sera limitée en fonction de celles qui existent déjà. En d’autres termes, il ne nous reste que quelques places disponibles. Si vous vous trouvez face à 10 000 personnes dans une pièce, où concentrerez-vous vos efforts pour nouer des relations constructives sans perdre votre temps ?
La réponse est que, comme la plupart des gens, vous n’essaierez sans doute pas. Prenons l’exemple de Wikipédia, en réalité moins d’un visiteur sur 5 000 collabore au site chaque mois. J’ai construit une plateforme communautaire proposant des fonctionnalités de type réseau social qui comptait plus de 3 000 membres. Personne n’y a apporté sa contribution. Si la pièce était beaucoup plus petite, disons 10 personnes, vous pourriez assez facilement rencontrer chaque personne et déterminer si, mutuellement, cette relation vous conviendrait. Quand nous mettons en place des groupes d’environ 15 personnes sur les 3 000 membres que compte la plateforme communautaire, l’interaction sociale se développe facilement. Mais il est impossible d’obtenir ce résultat à plus grande échelle tout en entretenant de véritables relations. Bien sûr, les gens contribuent à de nombreux sites web d’informations en postant des commentaires, mais c’est davantage pour la Gloire que pour nouer des relations.
Que pouvons-nous changer pour résoudre ce problème ? De toute évidence, il ne sert à rien de se contenter d’ajouter des fonctionnalités sociales à votre plateforme d’apprentissage et d’attendre de voir les relations se multiplier. Je dis souvent qu’il n’y a rien de plus triste qu’un forum vide et Dieu sait si j’ai vu assez d’intranets et de LMS (Learning Management System) déserts dans ma vie. Pour moi, la solution consiste à diviser l’ensemble de la population en petits groupes autonomes comme le font déjà les jeux de rôle en ligne multi-joueurs (plus connu sous son sigle anglais MMORPG), comme World of Warcraft.
WoW compte des millions de membres qui se connectant chaque jour. Les joueurs choisissent un royaume dans lequel évoluer, c’est une copie individuelle du jeu dont la seule différence peut être le choix de la langue. À l’intérieur de chaque royaume se trouve un ensemble de zones jouables qui prennent la forme de continents ; Ces zones peuvent être explorées en mode solo, les joueurs réalisent des quêtes qui se présentent au fur et à mesure de leur progression dans cette zone. Cependant, les quêtes les plus complexes de chaque royaume requièrent l’effort de toute une équipe. C’est là que les choses deviennent intéressantes : de petits groupes de joueurs, rassemblés sous le nom de « Guilde », se réunissent pour entreprendre les quêtes les plus difficiles.
Il est évident que vous n’avez pas envie de partir en quête si à la fin un autre groupe la finit avant vous. Pour cette raison, chaque quête a la capacité de fournir une session unique pour votre guilde. Cette session est une copie identique du donjon mais seul votre groupe y a accès. De cette façon, beaucoup de guildes peuvent réaliser la même quête simultanément. Chaque personne au sein de la guilde doit être impliquée afin de venir à bout de cette mission, le nombre de joueurs par groupe étant limité il n’y a pas de place pour les « parasites », chacun apporte sa pierre à l’édifice.
Les guildes sont souvent des groupes assez soudés. Celles qui le sont le plus vont jusqu’à se rencontrer dans la vraie vie et beaucoup d’entre eux préfèreraient que leurs contacts relationnels réels soient ceux avec qui ils jouent en ligne. De plus, on voit apparaître une énorme communauté de guildes qui se parlent, parfois en termes amicaux, parfois de façon plus compétitive. Mais la possibilité d’exposer son habileté et de discuter tactique avec d’autres guildes est l’un des moteurs les plus importants des communautés en ligne en dehors de l’environnement du jeu lui-même.
Je pense que ce modèle peut aider à vaincre les problèmes d'évolutivité auxquels le social learning est souvent confronté. Demander à des personnes d'avoir un impact sur le monde entier est difficile, mais il est simple d'avoir une influence au sein d’un groupe. Se cacher dans un vaste monde est simple, mais il est plus difficile de le faire au sein d'un groupe restreint. Créer des relations sérieuses avec toutes les personnes de votre organisation est au-delà du possible, mais vous pouvez choisir quelques personnes pour apprendre au sein d'un groupe plus petit.
En bref, la réponse se trouve dans la répartition de vos collaborateurs en groupes restreints travaillant ensemble afin de se développer eux-mêmes ainsi que l'organisation. La limite de cette approche se trouve dans la démarche de crowdsourcing pour la résolution de problèmes. Si les personnes travaillent en groupes séparés les uns des autres, comment pouvons-nous pallier le manque de communication et s’assurer de un apprentissage collectif?
Pour résumer les choses, en premier lieu je suggérerais que l’on peut contrer le manque de communication par des mesures simples afin de s'assurer que les groupes sont variés en nature; par exemple en prenant seulement un certain de nombre de personnes par département et par groupe. Ensuite, je n’empêcherais personne d’être membre de plusieurs groupes avec différents sujets ; au contraire cela permettrait la multiplication des perspectives entre groupes. Enfin, en troisième lieu, je veillerais à ce que le traitement des idées les meilleures soit mis en commun au sein d'un espace unique pour toute l'entreprise. Au lieu d'essayer de regrouper tout le monde sur tous les sujets, créez des groupes qui sélectionneraient leurs meilleures idées qui pourrons faire alors partie des meilleures idées de l'entreprise (en mettant en place un système de vote afin de mettre en valeur les meilleures idées).
Un travail de fond doit être mené dans ce domaine, mais pour le moment, permettez-moi de suggérer 5 leçons tirées de WoW pour aider vos initiatives de social learning à se développer massivement :
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Témoin d'une formation en ligne devenue un moyen d'apprentissage ennuyeux et de moins bonne qualité au cours de la dernière décennie, Ben s'engage à identifier des méthodes plus efficaces pour "faire" de l'apprentissage en ligne ; méthodes qui reposent sur les théories de recherches de motivation, d'interconnexions et d'engagement, dans le but d’augmenter la participation dans les initiatives d’apprentissage en ligne. En tant que directeur général de HT2, Ben se spécialise dans les projets employant une utilisation créative des technologies de social learning et de jeux de groupes à la fois destinés aux entreprises et aux instituts d'enseignement supérieur. En 2010, il a été nommé comme l'un des jeune chefs de file de la formation par Elliott Masie et a été élu au conseil du eLearning Network. Titulaire d'une maîtrise de gestion spécialisée dans le changement organisationnel (Liverpool), il est actuellement ingénieur de recherches à l’International Digital Laboratory à l’Université de Warwick, où il prépare son doctorat en ingénierie sur la mise en œuvre des technologies de social learning. |
Traduction:
L'article de Ben porte moins sur l'intérêt de la gamification que sur la structure même du jeux qui reproduit des espaces-clones...